Travaux des Taiwan Studies

Cette rubrique présente une collection non exhaustive de travaux académiques (articles, ouvrages, mémoires, productions multimédia, etc) sur le thème des études taïwanaises. Elle se propose d’offrir un aperçu des réalisations récentes de chercheurs et d’étudiants.

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Cultures de l’océan et de la terre : l’écolittérature à Taïwan

Marchand Sandrine.

L’Entre-deux,Numéro 6 (3), 2019.

Abstract (Français) :

L’écolittérature, ou encore l’écocritique, ne se rapporte pas uniquement à une réflexion sur l’écologie, tel qu’on l’entend habituellement. Il s’agit d’un autre mode de pensée, plus vaste, qui cherche à dépasser les clivages dichotomiques nature/culture, corps/esprit, identité/difference, continent/île. C’est à partir de cette pensée relationnelle que nous voudrions aborder la littérature taïwanaise, notamment en écoutant ce que les écrivains authochtones de l’île de Taïwan ont à nous dire sur leur(s) relation(s) à leur entour, comprenant leur langue, leur langue d’écriture et la littérature. Cette littérature n’est plus uniquement soumise aux forces centripètes venues des continents, elle est aussi sujette, et même sujet de forces centrifuges, qui tendent à l’archipélisation progressive des continents.

Taïwan, en tant qu’île au milieu de l’Océan Pacifique, archipel au milieu d’autres archipels, dont le passé a été traversé de multiples influences, du nord au sud et d’est en ouest, avec son passé colonisé, son présent suspendu et son futur incertain est un territoire de diversité, de mouvances et de confluences de peuples et de cultures variés.

Dans un contexte multiculturel et multilinguistique, la littérature taïwanaise, depuis sa naissance, depuis que la langue classique (mandarin) a été abandonnée pour la langue moderne vernaculaire au début des années 1920 (japonais d’abord, pendant la colonisation, chinois ensuite) tourne à plein régime et ce, quelle que soit la texture politique. Il semble même qu’elle précède le politique, l’annonce, le stimule, joue au slalom autour de ses piquets. En cela elle diffère du tout au tout de la consœur à laquelle on la compare le plus souvent, la littérature chinoise, qui ne pourrait apparaître dans son horizon que dans une vision archipélique du monde telle qu’Édouard Glissant la conçoit en tant que « les continents s’archipélisent par delà les frontières nationales1.

En ce XXIe siècle à peine sorti de l’enfance, la question écologique est au centre. Elle n’est pas un thème, un angle de vue nouveau, en vogue, destiné à être remplacé au bout d’un certain temps, et sur lequel on se précipite momentanément. La question écologique n’est ni nouvelle ni ancienne, elle est la remise en cause totale et complète de nos façons de vivre et de penser, et il faut lui souhaiter longue vie. La littérature a alors son mot à dire, car tout changement commence dans la langue, dans son lexique et sa syntaxe, dans la manière dont s’en empare un sujet écrivant.

Ainsi l’écolittérature s’est-elle imposée à la littérature, comme le climat s’est imposé avec ces changements, l’environnement avec sa dégradation rapide. Tentative de répondre à nos angoisses ou de réveiller les autorités civiles et politiques profondément endormies, l’écolittérature est multiforme et s’affirme surtout par la prise en considération d’un rapport au monde où l’humain fait partie intégrante de la nature, si on peut encore utiliser ce terme, dans un souci d’égalité avec les autres existants et dans la nécessité de quitter la position centrale qu’il s’est attribué depuis trop longtemps.

Dans ce dossier consacré à l’écolittérature à Taïwan, la voix des peuples autochtones est cette musique de fond qui a toujours été recouverte par des voix plus fortes, plus imposantes, mais dont le volume s’est peu à peu amplifié depuis les années 1990 et qui aujourd’hui se déploie enfin librement, est enfin écoutée dans un monde des lettres acculé à répondre à l’assèchement de la rationalité et à l’inondation de la panique intellectuelle. Écrire sur le monde tel qu’il va, et va mal, c’est s’employer à défaire l’embrouillamini des filets entassés depuis deux décennies au fond de la chaumière pour en suivre les lignes de fuite résistantes. C’est ce que proposent les écrivains taïwanais contemporains, chacun selon une manière qui lui est propre, nécessaire, irréductible.

Tout d’abord Coraline Jortay nous expose les stratégies d’écriture de Walis Nokan, écrivain atayal, en quête d’une reconnaissance littéraire dépassant son autochtonie au travers du métissage des genres. Wang Chien-hui s’interroge ensuite sur une autre quête d’identité littéraire avec l’écrivain tao Syaman Rapongan, qui place l’écolittérature au milieu de l’Océan, centre de son écriture, de son existence et de sa relation au monde, dans d’incessants allers et retours d’île à île, de langue à langue. Gwennaël Gaffric nous révèle, quant à lui, les interrogations écocritiques de l’écrivain Wu Ming-yi qui inspecte les relations entre humains et non-humains, offrant à ces derniers, grâce à la littérature, une possibilité d’existence et d’expression capable de bouleverser nos habitudes de lire et de concevoir notre rapport au monde, nous forçant à regarder en face l’irréversible échec de ce que jusqu’à présent nous avons tenu pour la civilisation. Puis, Julie Leleu, dans une éclairante note de recherche, nous présente une autre facette de l’écolittérature, en tant que celle-ci englobe aussi la société humaine et les conséquences de ses choix de civilisation, en nous présentant trois auteurs autour de la question de l’autisme, qui interrogent l’acceptation de la différence dans nos sociétés fermées et hiérarchisées, égoïstes et autoritaires, mais révèlent aussi comment une autre manière d’exister peut, sous l’éclairage écocritique, être reconnue et justifiée. Enfin, dans sa note de recherche sur Syaman Rapongan, Charlène Henry, avec émotion et lyrisme, évoque sa rencontre avec l’œuvre de cet écrivain tao qui souhaite apporter à nos oreilles souvent assourdies par les bruits cacophoniques des grandes villes, le chant de l’océan, qui doit lui aussi, à l’instar d’un enfant autiste, nous faire prendre conscience qu’un ralentissement et une décroissance sont non seulement nécessaires mais porteurs de réjouissances.

Mots-clés :

Taïwan, culture, océan, terre, écolittérature, littérature, voyage, paysage, autisme

Texte intégral :

http://cdtec2015.free.fr/lentredeux/index.php?b=numero6

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